Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Cauchemar

C’est une pièce de quatre mètres sur six, joliment décorée, avec des meubles modernes en bois laqué noir. Je suis debout à côté d’un poste de télévision noir posé sur une table basse. Je me tourne lentement vers le fond de la pièce, mais après avoir effectué un peu plus d’un demi−tour, je m’arrête subitement : je viens d’apercevoir du coin de l’œil une apparition étrange sur l’écran. Il s’agit d’une vision fugitive, quoique bien nette, un éclair de lumière blanche, contenu bizarrement dans un rectangle horizontal situé au bas de l’écran, sur la droite. Je me retourne pour faire face au poste de télévision. Intuitivement, je pense à une apparition paranormale, et je ressens quelque chose de terriblement maléfique. Je ne suis pourtant pas inquiet. Mais soudain je me sens soulevé. Comme si j’échappais totalement à la gravité, je me retrouve allongé, en lévitation, le dos à un mètre cinquante du sol, sous le contrôle d’une formidable tension. J’essaie en vain de mouvoir mes membres, de me redresser. Mon corps se met à tourner sur lui−même telle une hélice. Un tour, puis un second… Rageant de ne pouvoir bouger, je tente sans cesse de me ressaisir, de bondir, sans succès. La rotation de mon corps s’accélère à mesure que croît la frénésie de mon esprit. Mes oreilles sont agressées par le vacarme d’un vent violent. À la fin du troisième tour, transporté à une vitesse vertigineuse, j’ouvre les yeux.
La transition a été brutale, mais je ne suis pas surpris. Je sais qu’une entité vient de m’agresser dans mon sommeil. Je suis étendu sur le côté droit. Je regarde en direction des braises. Il me semble n’avoir dormi que cinq minutes. Ce rêve me laisse une impression prégnante. Je revois le long et fin rectangle d’un blanc uniforme sur l’écran noir. C’est étrange : comme une image subliminale, il n’a existé qu’un temps très court, et pourtant mon esprit en a fait un cliché que je fixe longuement. Soudain un claquement proche, assez fort, me fait sursauter. Il provient de derrière le foyer. Peut−être deux ou trois mètres. Après un temps d’attente, je lève ma tête, mais il fait trop sombre pour y voir à travers le léger rougeoiement. Un frisson me parcourt le haut du corps, des épaules jusqu’au sommet du crâne. Un second claquement se produit, identique au premier et venant du même endroit. Cette fois, je ressens un courant électrique dans le cuir chevelu et j’ai l’impression que mes cheveux se dressent sur ma tête. Absorbé par mes sensations, je me suis accroupi sans m’en rendre compte et j’ai attrapé la lampe. Il y a quelque chose, je le sens. J’éclaire en direction des bruits, mais je ne vois que des buissons éloignés et entre eux et moi un grand espace vide. Je balade le faisceau lumineux en cercle autour de moi. Je m’arrête un instant sur le corps sans tête du chevreuil, spectral, pendant immobile parmi les ombres de la nuit. Je jette un buisson d’ajoncs sur le brasier, et quelques branches de différents diamètres par−dessus. Je souffle un peu sur les braises et en quelques secondes, de grandes flammes s’envolent du buisson, projetant une lumière vive alentour. Je retourne m’allonger, certain à présent que si présence il y a, elle n’a rien de naturel. La tête appuyée sur mes vêtements, je ferme les yeux. Je suis fatigué, mais la nervosité me maintient éveillé. Je n’ai aucune frayeur en tout cas, ni de ce qui pourrait planer en ce lieu, ni à cause du rêve que je viens de faire et qui ne cesse pourtant de m’intriguer. Même les yeux ouverts, je me revois en train de vriller dans les airs comme une toupie. J’entends le sifflement du vent s’amplifier, une fraction de seconde avant de me réveiller. Je ferme et rouvre alternativement les yeux au gré des craquements qui retentissent régulièrement. Certains sont issus du feu de bois, mais d’autres proviennent de la forêt. Je me dis que ce qui ne fait que du bruit ne peut pas être très dangereux. Bien qu’en ce domaine, il soit difficile d’être sûr …
Je pense à Alexandra David−Néel, passant un hiver dans une grotte à 6000 mètres d’altitude. Elle a décrit la vie quotidienne de ces ermites tibétains, des religieux d’un très haut degré de spiritualité qui vivent dans un total isolement, et qui ne sortent jamais de leur caverne. Ce sont des villageois des environs qui leur montent chaque jour un peu de nourriture. J’avais pensé au départ que c’était par pure charité, mais je découvris en avançant dans la lecture que les ermites rendaient un service d’un genre particulier aux habitants des hautes vallées voisines. En effet, dans le cadre de leurs exercices spirituels, toutes les nuits se déroulaient dans les grottes, faiblement éclairées par la lumière vacillante des lampes à huiles, des scènes inquiétantes. Les maîtres, à grands renforts de rituels et de formules magiques combattaient les démons et autres esprits maléfiques de ces vallées et les en chassaient.
Je ne sais pas pourquoi, mais je crois voir dans cette image un parallèle avec ma situation. Et me voici donc, m’adressant à d’hypothétiques démons qui hanteraient cette forêt :
« Désolé, les gars, mais maintenant que j’ai établi un camp ici, il va vous falloir aller à la chasse ailleurs ! » À peine ai−je fini ma phrase que j’entends, semblant venir d’une cinquantaine de mètres, le fabuleux cri d’oiseau de proie, ce cri sinistre que j’ai entendu juste derrière moi la nuit où j’ai récupéré l’eau des gourdes des rebelles morts…
Bon sang ! Je l’avais complètement oublié ! J’ai la sensation qu’une brèche s’est ouverte dans ma mémoire, d’où réapparaît un événement entièrement occulté. Je me suis relevé d’un bond et, stupéfait, bouche bée, je suis submergé par des vagues de frissons qui courent sur ma peau, de mon front jusque dans mon dos. Ma respiration est gênée, mon abdomen noué. Je ne perçois plus aucun bruit maintenant. Même le feu ne crépite plus. J’ai l’impression que l’air s’est épaissi et des informations, qui peuvent sembler saugrenues, parviennent à mon cerveau. C’est ainsi que j’ai l’image – comme la première fois – d’un corbeau géant. Enfin : c’est sa tête que je vois, noire, avec un long bec légèrement recourbé. Je sais aussi qu’il s’agit d’une femme, une sorcière, très ancienne. D’ordinaire sceptique, je n’accepte ni ne réfute à priori un fait hors du commun. Néanmoins, au moment où j’ai ces flashs, je n’ai aucun doute. Ce qui est là, dans les bois, à quelques dizaines de mètres de moi est bien la même entité qui avait posé sa main sur mon épaule. Je me demande ce qui m’a pris de la provoquer, car je sens bien que la phrase que j’ai prononcée a été perçue comme un défi, et constitue un casus belli. Le cri en retour me signifie que le défi est relevé, la guerre déclarée. J’ai du mal à décrire ce que je ressens alors. On dirait que des vagues d’énergie viennent se briser sur moi. La puissance de mon adversaire me paraît énorme. J’ai une brève hésitation, comme un regret. Mais je réalise que je ne peux me le permettre, sous peine de mourir, ou pire…



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2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
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