Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

La fosse

C’est alors que j’ai pensé à l’eau. Il m’en reste encore, mais n’étant pas très loin des baraquements des paramilitaires, j’ai eu envie d’aller les espionner, espérant voir partir une de leurs expéditions à la recherche du précieux liquide.

 Une heure plus tard, le soleil se lève. Me voici parvenu à leur repaire. Je l’ai contourné pour me placer face au vent. Caché derrière d’épais buissons, j’observe les cabanes. Les deux chiens sont couchés, et un veilleur déambule lentement, le fusil derrière l’épaule. Je me cale le dos contre un arbre et sors de quoi manger un peu : une tranche de viande séchée et un paquet de feuilles de plantain ramassées en chemin. Après avoir avalé mon en−cas, je prends ma gourde quand j’entends des sons étranges venir du camp. On dirait un râle, suivi de gémissements. Je sursaute et dirige mon regard vers la source du bruit, qui semble être au milieu des cabanes. J’aperçois en effet une sorte de fosse rectangulaire, creusée dans la terre sablonneuse. Le veilleur est au bord, immobile.
 « Il y a quelqu’un dans la fosse ! » Je veux en avoir le cœur net. Je recule suffisamment pour être hors de vue, puis je me déplace sur une hauteur, en faisant attention au vent pour ne pas me faire repérer par les chiens. Le spectacle que je découvre est assez horrible : un prisonnier est couché, attaché à des pieux plantés dans le sol. Je le vois s’arc−bouter pour lécher les sangles de cuir qui l’entravent. Sans doute, assoiffé, essaie−t−il de capter un peu de rosée. Sa langue est gonflée, son visage et son torse tuméfiés. Du sang a coagulé autour de son arcade sourcilière droite et de son nez qui, presque noir, semble cassé. L’homme est maigre. Il paraît jeune, fragile. Tandis que je le détaille, mon cœur s’accélère et ma gorge s’assèche. Je ressens un mélange d’inquiétude et de dégoût. Mais c’est l’inquiétude qui domine : il faut que j’évite à tout prix de tomber entre les mains de ces êtres, assez ignobles pour infliger de tels supplices à un homme captif.
Soudain, le bruit d’un loquet suivi d’un grincement me font relever les yeux. Un homme sort de la cabane en face de moi, une cigarette allumée à ses lèvres, suivi peu après par d’autres miliciens visiblement au saut du lit. Tandis que certains entrent dans la seconde cabane, située à droite de la première, trois hommes se dirigent vers la fosse.
 « Alors, salopard ! Tu as soif ? » Deux d’entre eux ouvrent leur braguette et se mettent à uriner sur le prisonnier.
 « Allez ! On va becqueter… » Celui qui est sorti le premier jette sa cigarette dans la fosse d’un geste méprisant, et emboîte le pas à ses compagnons. Ils s’engouffrent dans la seconde cabane qui sert apparemment de réfectoire. De la fumée s’échappe de la cheminée. Un moment plus tard, tous ressortent en fumant.
 « Bon, on va chercher de l’eau ! Jean−Paul, prends les bidons ! » Celui qui donne les ordres est prêt à partir, fusil d’assaut en bandoulière, rangers aux pieds, tenue camouflage, casquette sur la tête et lunettes de soleil. Les autres s’activent. L’un d’entre eux détache les chiens, deux gros bosserons qui paraissent assez impatients de partir. Il n’y a en définitive que sept hommes en poste dans ce camp : les six qui forment la patrouille et celui qui reste de garde.
Une fois en ordre de marche, le groupe commence à monter lentement la petite colline qui surplombe le camp au sud. Je leur laisse prendre un peu d’avance, m’apprêtant à les suivre. Tout se passe comme je l’espérais, mis à part le prisonnier qui croupit au fond de la fosse. Je lui jette un dernier regard. Le soleil est maintenant passé au−dessus des pins et ses rayons ont chassé l’ombre. Le pauvre gars va se dessécher tout doucement. Une terrible agonie… Avec un seul gardien dans le camp, je pourrais tenter de le libérer. Mais je pense aux six miliciens de retour, qui se lanceraient sûrement dans une chasse à l’homme acharnée. Le coin deviendrait vraiment malsain. Alors je me dis que cet homme est un combattant de l’autre bord, les mains sans doute ensanglantées, probablement tortionnaire lui−même. Je me durcis, et me détourne pour suivre les miliciens quand j’entends un nouvel éclat de voix, une voix de fille qui monte des baraquements.
 « Faites−moi sortir ! … S’il vous plait, monsieur ! » La voix est fluette. La fille doit être pré−adolescente, encore une enfant ! Je tressaille et retourne aussitôt à mon poste de guet. L’homme de garde s’est assis sur un banc à l’ombre, adossé au dortoir. Il regarde vers la troisième cabane, qui ressemble à un entrepôt. Les volets sont rabattus et des planches ont même été clouées par−dessus. Il lance des propos injurieux et menaçants. La fille supplie une dernière fois puis je l’entends sangloter. Je sens toute sa détresse dans sa voix. Que lui font−ils subir, à elle aussi ? Les pires outrages sans doute…



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