Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Le dernier des Horaces

Sans trop savoir comment, j’ai reculé avec une vitesse fulgurante sur le versant abrité. La crête semble animée par une multitude de projections : éclats de buissons, sable, poussière… Un nuage se forme à l’endroit où je m’étais blotti quelques secondes avant. Je m’en suis extrait juste à temps ! Je tourne les talons et cours sans demander mon reste. Devant moi, une patte d’oie : une colline se dresse, m’offrant le choix entre deux couloirs orientés nord−sud. Je m’engouffre dans celui de gauche, pensant – peut−être absurdement –à éloigner les miliciens de mon sac à dos. Tout à coup, une déflagration énorme fait trembler le sol et se répercute en échos de loin en loin. Une grenade ! Je me retourne en courant. Une pluie de débris retombe sur le méplat en haut du monticule. Apparemment, l’explosion s’est produite sur l’autre versant. J’imagine les trois hommes restants monter à l’assaut de la crête, et je disparais vers le sud dans les méandres de ce paysage bosselé. Je cours en tenant le fusil à deux mains, prêt à tirer, me retournant souvent pour vérifier que mes assaillants ne soient pas en haut, en train de me viser. En effet, le vallon dans lequel je me suis précipité est pratiquement en face de mon poste de tir. Afin de ne pas être trop visible, je longe le versant droit, un peu en retrait, jusqu’à ce que le sommet de la colline à ma gauche s’infléchisse, formant un col. Je traverse la gorge et, sans cesser de courir, grimpe la pente sableuse. À l’instant où j’atteins le col, je vois les miliciens, parvenus sur la crête où j’étais embusqué, me chercher du regard. La dernière image que mes rétines enregistrent avant que je passe de l’autre côté est celle d’un milicien, les yeux ronds, qui m’a repéré et pointe aussitôt le canon de son arme dans ma direction. Plusieurs coups de feu retentissent alors, accompagnés par le sifflement des projectiles qui soulèvent le sable derrière moi. Mais je suis déjà en bas dans le creux entre les collines, courant vers le sud. Vite, très vite ! Le souvenir de ce sprint restera, je pense, à jamais gravé dans ma mémoire.
Je cours le tronc droit, les genoux montant haut devant, la pointe des pieds donnant à la fin de chaque pas une impulsion efficace. J’ai pris, sans y faire attention, le fusil dans la main droite et, insensible au poids, je balance mes deux bras le long du corps en cadence. Je sens l’air sur mon visage tel un vent fort provoqué par la rapidité de mon déplacement. Comme enivré, j’ai une impression de dédoublement. Je vois le paysage défiler sur les côtés de la façon dont on le perçoit au travers des vitres d’un train. Je pilote mon corps, cette machine bien huilée, ce bolide en train de battre, j’en suis certain, un record de vitesse. Je me dis qu’il s’agit sans doute là de l’effet de l’adrénaline qui, à l’origine d’une chaîne de réactions hormonales et nerveuses, permet à mon système musculaire d’atteindre un niveau de performances maximal. Grisé par mes sensations, jubilant, je m’entends rire… Bien que cela soit vraiment étonnant, je viens de parcourir à l’allure du sprint une distance que j’estime être entre cinq cents et mille mètres ! Et le pire, c’est que je ne suis même pas essoufflé alors que, ralentissant un peu, je réfléchis à une stratégie.
Jusque là, je me suis efforcé de laisser des empreintes, courant volontairement sur les surfaces dépouillées de toute végétation. En effet, mon but premier était d’entraîner mes poursuivants le plus loin possible de mon sac. Puis, leur faussant compagnie, je me proposais de revenir, sans laisser de traces cette fois, à mon point de départ situé logiquement au nord–nord−ouest, et plus précisément : au−dessous d’un t−shirt blanc servant de repère.
Mais à ce stade des opérations, je suis un peu hésitant : je ne sais pas où en sont les trois miliciens derrière moi. Il se peut tout à fait que ces hommes soient suffisamment aguerris pour progresser de façon efficace, c’est−à−dire avec un minimum de prudence : courant en ligne droite et passant les courbes et les recoins propices aux embuscades un par un et avec précaution. En ce cas, l’écart a dû se creuser entre eux et moi. Toutefois, il se peut également que, fous de rage, ils m’aient emboîté le pas en courant le plus vite possible. Dans ce second cas de figure, je n’ai probablement pas beaucoup d’avance sur eux. Mais alors, ne courant sans doute pas à la même vitesse, ils doivent être séparés tels les Curiaces de l’Histoire ! Le parallèle me semble d’autant plus probant que les nombres sont identiques…

 L’histoire est celle de deux villes italiennes –Rome et Albe –qui, dans l’Antiquité, se disputèrent la suprématie. Il fut alors convenu que deux grandes familles patriciennes de ces villes enverraient chacune trois de leurs fils s’affronter. Le tirage au sort désigna les Horaces pour représenter la ville de Rome. Les Curiaces, eux, furent les champions d’Albe. À l’heure prévue, trois Horaces et trois Curiaces s’avancèrent donc avec armures, glaives et boucliers pour se combattre. Trois duels simultanés s’engagèrent. Dès les premiers instants, deux Horaces furent tués. Le troisième, lancé dans un combat acharné, aperçut soudain ses deux frères morts et leurs meurtriers converger vers lui. Mesurant l’inégalité du combat à venir, il prit la fuite. Voyant cela, les trois Curiaces, au lieu de se réjouir, entreprirent de le pourchasser. Etait−ce par cruauté, par une sorte d’instinct sanguinaire ? Etait−ce la haine ou bien simplement pour rendre leur victoire incontestable ? Le fait est que, durant la poursuite, ils se révélèrent inégaux à la course. Le dernier des Horaces, se retournant, constata l’écart qui s’était creusé entre chacun des Curiaces. Faisant volte−face, il revint promptement vers eux et, les affrontant un à un, les tua tous les trois.

 Qui crois−tu traquer ? Méfie−toi donc de celui que tu prends en chasse : s’il a plus de ressource que toi, tu pourrais fort bien devenir la proie ! En ce qui me concerne, je ne me laisserai pas faire. Ma détermination est totale. J’ai conçu un plan pour m’en sortir, qui n’implique pas forcément la mort de mes poursuivants. Mais si la partie devient trop difficile, leur acharnement ne me laissera que peu de choix.
Si les miliciens se comportent comme les Curiaces, le premier d’entre eux est peut−être un coureur émérite qui va apparaître à l’instant au fond du val. À une vingtaine de mètres, la pente sur ma gauche devient sablonneuse. Je grimpe à cet endroit jusqu’à la cime, pour que mes pas impriment sur le sol une trace impossible à manquer. Je me retourne, mais je ne vois personne encore. Coupant perpendiculairement l’axe des dunes, je monte et descends à un rythme effréné, passant toutefois les crêtes avec prudence, surveillant mes arrières. Je parcours ainsi une bonne distance, peut−être deux ou trois cents mètres. Le dernier volet de mon plan va se jouer maintenant. Tout d’abord, je dois fixer mes poursuivants, les ralentir au maximum afin d’avoir suffisamment de temps pour confectionner un piège. Parvenu au sommet d’une colline, je m’allonge sur le sol et cale le fusil en position de tir. J’inspecte au loin avec mes jumelles. Après seulement quelques minutes, je les vois. Ils sont assez loin. Sans doute passent−ils le premier mamelon de la série, qui doit en compter une dizaine. Avec une lunette de tir, je pourrais faire mouche, mais là, avec une simple mire, pas question de toucher d’aussi loin. Je les observe donc. Ils avancent comme des pros, passant la crête l’un après l’autre, en rampant. Ils se couvrent mutuellement. Ils apparaissent ensuite très vite au sommet de la colline suivante et traversent l’endroit exposé de la même façon. Toujours trop loin, j’attends encore. Lorsque le dernier homme a franchi la cinquième cime, je me décide : ce sera la suivante.[…]



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