Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Le moi pluriel

J’étais inconsolable. Je savais que je venais de commettre un acte abominable. J’étais conscient de son caractère irréversible. J’étais écrasé au fond d’une impasse. Je voulais ne jamais avoir fait cela. Mais cela, je l’avais bel et bien fait !
Qu’est−ce qui m’a pris ce jour−là ? Comment ai−je pu commettre un crime d’une telle barbarie ? Ces questions résonnaient en écho, me perçant le cœur comme une épée tandis que l’émotion m’étranglait, à chaque fois que le souvenir de cette scène me revenait en mémoire, des années durant. C’est finalement grâce à mes séances avec monsieur Carde que j’ai pu comprendre ce qui s’était produit, et donc exorcisant ma culpabilité, me libérer de ma Némésis. Ce n’est cependant pas pendant les séances que cela se passa, mais bien plus tard. Monsieur Carde avait initié un processus permanent d’analyse qui se poursuit encore et qui m’a progressivement amené à passer en revue tous les nœuds de mon existence dont, évidemment, celui−ci. En définitive, j’ai compris que bien qu’ayant été l’acteur principal de ce drame, je n’en étais pas pour autant coupable… Pour parvenir à une telle conclusion, il m’a fallu dépasser l’acceptation commune. Ce sont l’étude puis le recoupement d’informations concordantes qui m’ont permis de coller ensembles plusieurs pièces du grand puzzle et d’ainsi affiner ma conception de la psyché humaine et de son fonctionnement. Car derrière les inévitables questions qui s’imposaient à l’évocation de la tragédie, se profilait une question sous−jacente : suis−je un et indivisible ? Pour le sens commun, la réponse est oui. Toute perception divergente étant considérée, en l’espèce, comme relevant de la maladie mentale. Pourtant, je suis convaincu que nous ne sommes pas si seuls en nous−même…
Monsieur Carde me conseillait la lecture d’ouvrages assez simples de psychologie. Je suivis ses conseils puis, cette matière me passionnant, j’ai par la suite approfondi le sujet. J’ai alors été frappé par le brio de Carl Gustav Jung, par son approche originale, ses théories audacieuses, son assurance tranquille et sa façon magistrale de retomber sur ses pattes dans toutes les circonstances. Bien sûr, je n’enlèverai pas à Freud son immense contribution à la science de la psychologie, mais après avoir pris connaissance de l’œuvre de Jung, je trouvai certaines des théories freudiennes pour le moins réductrices. J’ai aussi lu des œuvres de quelques autres auteurs, psychologues plus ou moins fameux, plus ou moins talentueux, mais c’est uniquement chez Jung que j’ai trouvé développé le concept de complexes affectifs comme étant, non des constructions mentales, mais des personnalités distinctes pourvues d’une complète autonomie. D’après lui, de petites entités psychiques vivent en nous, hébergées par notre esprit dans sa partie inconsciente, et farouchement accrochées comme des parasites. Ces psychés, indépendantes, envahissantes comme le lierre, constituent des nœuds qui grossissent avec le temps, finissant par déterminer dans la majorité des cas toutes les facettes de la personnalité d’un individu.
Les complexes, dans leur grande majorité, prennent naissance au cours de l’enfance, lorsque nous nous trouvons confrontés à une situation choquante, traumatisante, ou simplement inédite. À ce moment−là, nous restons perplexes, ne sachant comment nous comporter. Notre absence de réaction ne peut se prolonger trop longtemps : la nature a horreur du vide, y compris en ce qui concerne les phénomènes psychiques. Nous ne tardons pas alors à faire l’expérience d’une réponse possible à cette situation. Elle se manifeste sous la forme d’une bouffée émotionnelle (colère, jalousie, envie, peur, timidité, jubilation, amour, haine…) accompagnée d’un comportement en relation avec l’émotion. Le complexe émotion−réaction est, d’après Jung, autonome, c’est−à−dire qu’il n’est pas une émanation de notre esprit, mais un état d’esprit étranger qui, une fois qu’il s’est exprimé à travers nous, a tendance à s’installer à demeure. Autrement dit, chaque fois que nous nous retrouvons confrontés à une situation similaire, nous sommes subjugués par l’émotion associée au complexe. Cette soudaine irruption d’un contenu inconscient – puisque étranger – dans la vie consciente est appelée un affect. Un trouble nous envahit alors et le complexe pilote notre corps pour nous, nous donnant une contenance – quelle qu’elle soit – nous faisant réagir de façon toujours identique. Etant donnés la multiplicité des complexes affectifs, leur indépendance et leur caractère néfaste, Jung n’hésite pas à maintes reprises à considérer les esprits malins que sont les elfes, kobolds, pénates et djinns de tous poils, comme les représentations primitives de ce phénomène, l’esprit primitif ayant tendance d’après lui à projeter dans le monde extérieur les éléments de sa vie propre.
Voici un postulat qui eût pu valoir à son auteur d’être traité de farfelu et critiqué pour sa légèreté. Mais la vérité, c’est que Carl Gustav Jung est respecté et estimé d’une importante partie de la profession, et que les protocoles qu’il a mis au point à partir de la théorie des complexes sont utilisés, non seulement par les psychologues, mais jusque dans les sphères de la police et des services secrets.
En effet, l’entité psychique qui s’est implantée dans notre esprit lors d’un événement déconcertant sommeille jusqu’à ce qu’un fait de même nature ne la ranime. Le premier événement de la série forme le premier nœud. Puis chaque nouvelle circonstance rajoute un nœud, l’entité s’amplifie et détourne de plus en plus d’énergie à son profit. C’est ainsi que Jung la dépeint. Je l’imagine aussi très bien sous la forme d’un oignon aux couches multiples représentant toutes ces actions dans lesquelles le complexe est impliqué. Certaines situations particulières appellent donc le complexe. Mais pas seulement : Jung a démontré que dans le complexe, dans les couches superposées de l’oignon, quantité de détails sensoriels sont enregistrés – odeurs, couleurs, objets vus, sons, musique… Ces détails, liés à l’ambiance dans laquelle s’effectue une action, suffisent à réveiller le complexe impliqué, à ressusciter l’émotion associée. L’exemple le plus célèbre de ce type d’association est sans doute celui des madeleines de Proust : l’odeur, le goût des madeleines font immanquablement ressurgir en cet homme le souvenir de celles que lui servait sa grand−mère alors qu’il n’était qu’un petit garçon. Il revit alors avec nostalgie l’émotion toujours aussi vive de ces moments de quiétude et d’affection.
Ainsi, pour dresser la cartographie des profils et des pathologies psychologiques de ses patients, Jung avait tout d’abord cherché à cerner leurs complexes personnels en utilisant la méthode des associations. Il préparait des listes de mots inducteurs plus ou moins innocents auxquels les patients devaient réagir : ils devaient répondre du tac au tac à un mot par un autre décrivant la première chose qui leur venait à l’esprit. La réponse donnée à certains mots recelait forcément quelque signification, mais ce n’était pas à cela que Jung faisait prioritairement attention. En réalité, il surveillait divers symptômes indiquant le calme ou, au contraire, l’agitation émotionnelle pouvant résulter de l’évocation d’un mot particulier. Lorsque nous sommes assaillis par une émotion, notre corps devient un véritable laboratoire de production d’hormones, induisant toute une panoplie de signes cliniques. Nous pouvons avoir la bouche sèche, la gorge nouée, la peau moite en certains endroits, voire carrément suer ; nous pouvons aussi blêmir, ou bien rougir ; soumis à une chaleur soudaine, le haut du crâne peut nous démanger, nous poussant à nous gratter la tête ; nous pouvons également faire l’objet de perturbations respiratoires plus ou moins importantes, allant jusqu’à provoquer des apnées suivies de profonds soupirs… la liste de ces signes est assez longue, ceux−ci se distribuant ensuite selon les individus et l’émotion considérée. Si, dans la majeure partie des cas, ils demeurent inconscients pour le patient, ils peuvent être observés par le psychologue à l’affût. Mais il existe parallèlement des symptômes invisibles. En revanche, ceux−là se manifestent pour ainsi dire inévitablement en présence d’une émotion. Ce sont, pour la partie physique, l’augmentation du rythme cardiaque accompagnée d’une vasodilatation, l’accroissement du diamètre des vaisseaux entraînant celui du débit sanguin. Pour la partie psychique, le trouble provoque une incontestable latence du temps de réaction. Autrement dit, la désignation d’un objet, d’une personne, d’un élément associé à un complexe provoque chez le sujet testé un temps de réponse démesurément long par rapport à celui de la majorité des autres réponses, correspondant à des mots innocents. Cette latence se prolonge sur les mots suivants. Lorsque ensuite on repasse la liste de mots en demandant à la personne de répéter les réponses faites à chaque mot, on note des reproductions défectueuses aux endroits correspondants aux indices de complexes (latences et autres réactions perturbées).
Jung se servit de ce procédé dans ses débuts en psychiatrie puis, une fois qu’il fut passé au stade d’automatisme, il lui suffisait de discuter avec ses patients pour détecter les latences et les signes divers. Il poursuivit cependant l’exploitation de la méthode des associations dans son enseignement comme une démonstration conduisant à la mise en évidence et à la description des caractéristiques des complexes.
Les crimes et délits étant liés à l’activité des complexes, il s’intéressa aussi à l’application judiciaire de cette méthode et conçut diverses expériences prouvant son efficacité dans ce domaine. Il élabora un dispositif fort ingénieux permettant de rendre compte, en plus des latences des temps de réaction, des perturbations du débit sanguin. Il utilisa le courant électrique d’une pile de six volts qu’il fit passer dans un individu d’une main vers l’autre. Un galvanomètre très fin mesurait l’intensité du courant tandis que le sujet répondait aux questions qu’on lui posait. Sil était impliqué dans un quelconque forfait, l’évocation du délit ou d’éléments liés à ce délit provoquaient l’apparition d’indices de complexe, dont la latence et la vasodilatation. Cette dernière, associée à certaines réactions cutanées – activité glandulaire, sudation, élargissement des pores etc. – diminuait la résistance du corps au courant électrique et en augmentait donc l’intensité. Le dispositif, relié à un oscillographe enregistrant les résultats sous forme de courbe sur une bande de papier défilant, n’attendait plus que l’invention de l’électro−encéphalogramme pour connaître sa forme actuelle : le détecteur de mensonge était né. Cette technique, largement utilisée dans le monde et notamment aux états unis, est pratiquement imparable pour une personne non entraînée. Son efficacité repose en totalité sur la puissance hypnotique des complexes dont le caractère autonome a été mis au jour par Carl Gustav Jung. À l’aune de ce concept, l’individu apparaît comme une grue sur un chantier de construction. Le corps correspond à l’appareil, tandis que la conscience est représentée par le grutier. De temps à autre, le grutier, perplexe, tombe dans l’inaction. Aussitôt, un gnome hideux sort d’un placard, éjecte d’une bonne bourrade le pilote de la grue et prend sa place aux manettes. Il se débarrasse à sa façon de l’action en cours et, dès son achèvement, tel un vampire au petit matin, rentre derechef s’enfermer à nouveau. Le grutier revient s’asseoir au poste de commande d’où il peut constater le résultat de l’intervention du gnome. À l’extérieur, tous les yeux se tournent vers lui car c’est la grue qu’il conduit qui a agi. C’est à lui que l’on attribuera la responsabilité de ce qui aura été fait à ce moment−là. Inutile donc d’invoquer un intervenant différent. Le complexe étant hébergé à l’intérieur de la cabine, le grutier est tout de même un peu responsable de cette conjoncture. En tout cas, il sera jugé comme tel.
Cela me fait penser à ce petit garçon de deux ou trois ans qui, pris la main dans le sac après avoir fait une bêtise, se défendait toujours d’en être l’auteur :
« C’est pas moi : c’est Deudeu ! » Bien entendu, ça faisait bien rire les adultes qui n’y voyaient qu’une malice de l’enfant essayant de faire porter le chapeau de ses bêtises à un coupable imaginaire. J’ai pour ma part interprété ça comme une intuition du petit garçon qui, bien qu’il l’oubliât plus tard, était alors conscient que quelque chose avait agi à sa place. Or les adultes de son entourage, croyant n’être pas dupes, le grondaient et le punissaient quand même, si bien qu’il arrêta bientôt d’accuser Deudeu…

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