Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Miliciens

Une idée me taraude l’esprit depuis assez longtemps. Oh, ce n’est pas obsessionnel, mais tout de même, j’y pense de temps à autre : Est−ce que je ronfle ? Bon, je sais qu’il m’arrive de ronfler, mais là, seul tel un clandestin dans la nature, je dois être d’une totale discrétion. Pendant la journée, c’est bien évidemment gérable, mais la nuit ? Je suis effrayé quand je pense que je pourrais être trahi par des ronflements… C’est en tout cas l’idée qui me passe par la tête ce matin à mon réveil… en sursaut ! Ce sont des voix qui m’ont tiré du sommeil, des voix d’hommes. Le cœur battant, je me suis agenouillé pour observer à travers les buissons dans la direction des voix. Je vois une petite patrouille de quatre ou cinq hommes qui passe à une centaine de mètres à l’ouest, entre les premières dunes et ma cachette. Heureusement, ils sont sous le vent car le premier tient deux gros chiens en laisse. En fait, j’ai l’impression de capter leurs odeurs : ils sentent mauvais. J’attrape mes jumelles. Il y a six hommes finalement, et ils ne m’ont pas repéré. Ils portent des jerricanes vides. Je souffle et jette un coup d’œil circulaire pour m’assurer qu’il n’y a personne d’autre. Tout a l’air tranquille, le groupe disparaît peu à peu dans la forêt en direction du sud. Je pense que c’était des paramilitaires. J’imagine que j’aurais pu être parmi eux, une arme à l’épaule, les vêtements crasseux et puants. Mais j’aurais tout aussi bien pu choisir la rébellion. Après tout, ma situation n’a jamais été très reluisante, qui plus est au moment du soulèvement où l’on pourrait dire que je touchais le fond. Aucune de mes tentatives artistiques n’a jamais fonctionné. Et pour finir, après trois ans d’un travail abrutissant, j’avais fini par donner ma démission. Mais sans allocations, le projet entrepris alors n’a pas eu assez de temps pour être développé. Ce fut la misère, et les aides sociales, le temps de remonter la pente. Mais tout a explosé… Alors que faire ? En désaccord complet avec l’état et le système social qui m’a toujours pressuré, j’aurais bien pu prendre fait et cause pour la révolte. Mais je suis un pacifiste dans l’âme et je ne crois pas en une solution armée. Je ne crois pas en une solution tout court, d’ailleurs… De plus, je ne me vois pas au milieu des jeunes – et moins jeunes – des banlieues, qui forment le plus gros des effectifs insurgés. Je ne me sens pas appartenir à une meute. Ni à la leur, ni à celle des paramilitaires. Je ne suis pas déserteur de l’armée régulière car à peine un peu trop âgé pour être mobilisé. J’aurais pu rejoindre une milice, mais je n’en vois pas l’intérêt. L’humanité a pourri la planète, il faut l’assumer. L’ordre social a créé des inégalités énormes, des injustices flagrantes. Alors, maintenant que la nature balaie la fourmilière, maintenant que les fourmis elles−mêmes ont sapé les conditions de la vie sur terre, maintenant que la mer est vidée de ses poissons, la terre de sa faune, de sa flore, maintenant que la chaleur de l’enfer calcine lentement notre monde, quelle nécessité y a−t’il encore à s’étriper les uns les autres ? Serait−ce donc ça, l’Armaggedon ? À part que dans cette foire d’empoigne, je ne vois pas de justes, pas de bons… Je ne vois qu’un gigantesque radeau de la Méduse, où la panique a poussé tous les rescapés à se massacrer allègrement. Dans ces conditions, je préfère quitter le radeau, et tenter ma chance seul sur le grand océan…

↑ haut
2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
Plan du site     Contact     Liens