Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Question essentielle

J’ai lu sur un livre, il y a longtemps, des paroles prononcées par un vieil indien. Il disait qu’il priait Wakan Tanka tous les jours. Et la prière qu’il adressait au Grand Esprit était en substance la suivante :
« Ô Grand Père, je t’en prie, accorde-moi la sagesse nécessaire pour comprendre toujours tes desseins ! » Cette phrase m’avait marqué car je partageais cette conception des choses. Elle renvoie au sens de la vie, à la question existentielle, essentielle même selon l’acception que donne Jean-Paul Sartre à ce terme dans La nausée. La vie a-t-elle un sens ? Cette question fondamentale, je me la suis posé très jeune. Le climat intellectuel dans lequel je vivais était, me semble-t-il, propice à cela : la France, après avoir été la terre même de la chrétienté, était passée à partir de la révolution par des phases de profond anticléricalisme, voire d’athéisme institutionnel. L’influence des doctrines des philosophes du siècle des lumières et du marxisme sur une bonne partie des élites de ce pays, et notamment des professeurs, avait créé dans l’esprit du peuple une évidente défiance vis-à-vis de la religion. Assurément, il restait toujours des croyants, mais la foi ne concernait plus à la fin du 20ème siècle qu’une petite proportion des français. Dans mon entourage, il y avait quelques personnes très pieuses, quelques athées déclarés et, entre les deux, tous les autres – l’immense majorité – fluctuaient entre une foi réflexe, maigrichonne et dénuée de pratique, et une vague croyance en un principe impersonnel transcendant. Au milieu de toute cette inculture, considérant toutes les options possibles, j’ai éprouvé, quant à moi, le besoin de savoir ce qu’il en était. En effet, afin de donner une direction à ma vie, il me paraissait primordial de trancher : la vie est-elle sensée ou bien est-elle absurde ?
Si la vie est absurde, alors tout sur cette terre l’est, aucune voie n’est mieux ni pire qu’une autre. Toute chose, issue accidentellement du néant, y retournera. L’absurde égalise tout, aplanit tout. La vertu ne vaut pas mieux que le vice, le malheur et le bonheur ne sont que de brefs moments à passer, des gouttes d’eau dans l’océan de la vie, où à la fin tout sera réduit à rien. Dans un tel contexte, se loger une balle dans la tête n’est pas plus absurde que de continuer à vivre.
Si par contre la vie est sensée, alors connaître le sens de la vie devient une priorité. Il faut absolument s’y conformer car si un être omniscient et omnipotent a bel et bien créé ce monde, c’est forcément à dessein. Et s’il avait un but précis, alors nos existences aussi ont un but précis. Ne pas s’en soucier, de ce point de vue, reviendrait à passer à côté de sa vie…
J’ai donc planché sur le sujet. J’ai étudié la Bible, le Nouveau Testament, des évangiles apocryphes, le Coran. J’ai également étudié les doctrines des Bouddhistes tibétains, des Taoïstes et diverses spiritualités des quatre coins de la terre. Bien sûr, ces lectures m’ont beaucoup aidé à réfléchir mais, paradoxalement, ce sont mes études scientifiques qui m’ont permis de répondre à la question du sens de la vie.
En effet, à plusieurs moments de l’histoire de l’Univers, entre l’étincelle initiale et le monde contemporain, j’ai relevé des évènements à probabilité nulle. Ainsi par exemple, la façon dont la matière fut créée, à partir de l’énergie. Ou mieux : la synthèse des premières cellules. On peut toujours penser que le brassage des océans, associé à une très forte exposition à la foudre, ait pu synthétiser des molécules telles que des acides aminés. On peut bien aller jusqu’à imaginer que ces acides aminés se sont alors combinés pour constituer ces gros complexes moléculaires que sont les protéines, ces briques indispensables à la construction de toutes les structures organiques. Mais là où je m’arrête, c’est lorsqu’on en vient à l’ADN. Voilà une méga-molécule – qui reste toutefois de la nanotechnologie – chargée d’information, telle une puce électronique. Mais le plus curieux, c’est que l’information contenue dans les toutes premières molécules d’ADN comportait deux propriétés qui allaient se révéler indispensables pour pouvoir générer le monde vivant que nous connaissons : la reproduction et la mutation. Ces deux concepts allaient permettre à la vie de s’adapter à tous les milieux, tous les changements de conditions, à travers toutes les époques jusqu’à nos jours. Et cette information de départ, enregistrée dans cette minuscule puce organique, était inscrite sous la forme d’un code moléculaire. Autrement dit, un agencement spécifique et complexe de certaines molécules avait du sens. Et ce sens a influencé la matière environnante qui a reconnu, compris le code et lui a obéi, ce qui a engendré la vie organique et sa luxuriante arborescence que nous appelons aujourd’hui la biodiversité. Cette infime parenthèse dans l’évolution du monde a agi en moi comme le ferait un grain de sable dans un engrenage : elle a produit un blocage. Ce qui est avant n’implique pas ce qui est après. La continuité logique du film est brisée. La probabilité pour que l’ADN apparaisse de lui-même à partir de la soupe primordiale est nulle. Les lois de la physique et de la chimie minérale ne peuvent rendre compte de cette création à elles seules. Une intervention supra-matérielle, ultra-puissante et super-intelligente était à mon avis indispensable. On pourrait donc dire qu’il s’agit d’une intervention spirituelle, et que l’Esprit responsable de cette intervention a forcément agi avec une intention délibérée.
Ce sont des analyses de ce type qui m’ont amené à conclure que la vie est sensée. Or, admettre que la vie est sensée revient à admettre simultanément un éventail de concepts corollaires. En effet, si la vie a un sens, tout ce qui nous entoure a un sens, l’univers tout entier a sa raison d’être. Car ma vie ne pourrait avoir de sens dans un environnement absurde. De la même façon qu’une loi physique comme la gravitation, le sens devient universel. Pas un centimètre cube de l’espace, pas une seconde du temps qui passe ne peut être absurde. Rien n’échappe au contrôle de l’Intelligence qui a tout mis en place. Que nous l’appelions Dieu, le Grand Esprit ou l’Un, lorsque nous agréons le caractère sensé de la vie, nous reconnaissons implicitement l’existence d’un créateur, paré de ces deux attributs que lui prêtent toutes les religions : l’omniscience et l’omnipotence. Dans le même élan, nous reconnaissons également que tout est cohérent, qu’aucune place n’est laissée au hasard dans le monde qui nous entoure, comme dans notre propre vie. Car si notre vie a un but, nous devons chercher à l’atteindre. Mais si un seul instant dans notre existence était voué au hasard, cet instant pourrait ruiner tous nos efforts, peut-être même nous faucher, provoquer notre invalidité voire notre mort, et tout deviendrait absurde !
Seulement voilà : il n’est pas vraiment facile d’admettre que chaque événement est sensé, que n’importe quel fait sur cette planète s’accorde avec la volonté de son créateur…
Ceci me rappelle une discussion que j’ai eue avec une amie quelques années avant le chaos. Ça devait être en 2015 ou 2016. J’étais assis dans la cuisine, en face de Léna. Nous parlions de choses et d’autres quand je lui fis part d’une de mes opinions :
« Je pense que ce qui nous arrive correspond à notre mérite… » Je la vis tressaillir. Elle eut une réaction épidermique, me signifiant immédiatement son désaccord, son étonnement voire son incompréhension de me voir tenir de tels propos. J’eus alors une sensation de malaise, comme si ma position était hautement immorale.
Il est vrai que quand j’ai prononcé cette phrase, je faisais référence à moi, à elle, à nous autres. Mais une fois lâchée, la résonance qu’elle a eue dans son esprit en a nettement accru la portée. Et c’est ainsi que l’imagination de Léna a fait un tour du monde des souffrances, des injustices, des atrocités… D’après ce que je venais de dire, toutes les victimes méritaient leur sort, ce qui était bien sûr pour elle inacceptable. Elle m’accusa de professer une idée intolérable. Devant la véhémence de son ton comme de ses propos, je dus dépassionner le débat pour avoir une chance de pouvoir m’expliquer. Je lui précisai donc que je ne prêchais pas. Il ne s’agissait là que d’une simple opinion. Je ne cherchais pas à faire des adeptes, je ne m’adressais pas aux foules. J’avais juste une petite poignée d’amis que je ne cherchais même pas à convaincre. Quel que soit son avis, elle pourrait bien repartir avec, sans que j’en sois affecté…
« C’est ainsi que je conçois la tolérance. Après tout, notre façon d’appréhender le monde conditionne nos prises de décisions et les choix que nous effectuons dans notre vie. Si je me trompe dans ma conception des choses, c’est moi et seulement moi qui en subirai les conséquences. Cela n’affectera que ma vie, pas la tienne. …
« Mais en disant que les gens méritent leur sort, tu émets un jugement ! Qui es−tu pour juger ainsi ?
« Juger ? Comme tu y vas ! Ce n’est certes pas moi, le juge… En ce qui me concerne, j’essaie juste de comprendre comment les choses fonctionnent sur cette terre : est−ce que ce qui m’arrive a une logique, un sens, ou bien est−ce du pur hasard ? Tout ce que je fais, c’est de tenter une explication. Encore une fois, j’admets qu’il ne s’agit que de mon opinion, que je peux me tromper. Mais toi, en sortant tes griffes et en prenant un air outré, tu semble être bien sûre que ça ne se passe pas ainsi. Connais−tu le juge ? Connais−tu les lois qui nous régissent, non en tant que citoyen français mais en tant qu’êtres vivants sous le soleil ?
« Mais enfin, il y a quand même des injustices… Oui, c’est sûr : tout ce qui arrive n’est pas juste, loin de là ! »
Et c’est là que le bât blesse. Car Léna est catholique. Elle croit en Dieu, un dieu omniscient et omnipotent, créateur du ciel et de la terre. Or, prétendre que la vie est injuste revient à dire que les évènements tombent comme les numéros du loto : de façon complètement aléatoire. Il y en aurait certains qui, favorisés par la chance, gagneraient le gros lot. Et d’autres, malchanceux, qui perdraient leur mise et crieraient à l’injustice. Mais si la vie, au lieu d’être le théâtre d’un déterminisme logique et juste, distribuait les cartes sur un mode aléatoire, si le hasard présidait aux destinées, alors la vie serait absurde. Autrement dit : il est tout à fait logique pour un athée de penser que, l’univers étant le fruit d’un accident, la vie n’est qu’une grande loterie où la chance, la malchance, le hasard et l’injustice se font la part belle. Mais pour un croyant, penser de la sorte constitue une contradiction. Comment peut−on en même temps considérer que la vie est sensée et qu’elle est injuste ?
« Mais prends ces petits enfants, ces bébés qui meurent… Ils le méritent ?
« Ecoute, Léna : tu manges du veau, de l’agneau. Et quand tu vois dans un documentaire animalier des lionnes tuer un petit zèbre ou des hyènes qui chassent un petit gnou, qu’est−ce que tu en penses ?
« C’est la nature ! …
« Parce que ce sont des animaux, tu dis : c’est la nature. Mais quand ce sont des humains, tu dis : c’est injuste ! Lorsque les humains parlent des animaux, ils ne s’incluent pas parmi eux. Pourtant nous sommes des animaux !
« C’est vrai… »
« Cela me fait penser à ce passage de la Genèse où Eve est face au serpent. Il lui dit :
« Alors, Dieu vous a défendu de manger des arbres du jardin ? »
Elle lui répond :
« Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, sauf du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Car le jour où nous en mangerons, nous mourrons certainement.
« Ha bon, il vous a dit ça ? Il vous a menti, car il sait bien que le jour où vous en mangerez, vous ne mourrez point, mais vos yeux s’ouvriront et vous serez semblables aux dieux, connaissant le bien et le mal… »

Voilà comment sont les êtres humains : ils se croient supérieurs aux animaux, de nature différente. Semblables à des dieux, ils pensent que leur science leur permet de savoir ce que savent les dieux, de connaître le bien et le mal. On pourrait en déduire que les hommes ont bel et bien succombé à la tentation, et croqué dans ce fruit défendu, qui n’a définitivement rien à voir avec le sexe. Il s’agirait plutôt de cette vanité sans borne qui nous est insufflée dès notre plus jeune âge et qui donne à notre ignorance, outre un sentiment d’infaillibilité et d’omniscience, l’aplomb de décréter une bien−pensance incontournable sous peine d’opprobre et d’ostracisme.
Personnellement, je suis toujours en quête du Graal. Je cherche à connaître la vérité. Je cherche à connaître le bien et le mal. Je sais que je n’ai pas la science infuse. Et je sais que si quelque chose ici−bas me paraît injuste, c’est parce que je n’ai pas encore la sagesse nécessaire pour comprendre toujours les desseins de notre Grand Père…



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