Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Rester Zen

A−t−il été influencé ? Je l’ignore. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai rien senti de spécial lorsque nous étions collé à la paroi. Enfin : rien qui puisse faire penser à une présence surnaturelle. Pourtant, je ne rejette pas d’emblée son impression. J’éprouve même un peu d’inquiétude à l’idée de ce qui peut maintenant nous attendre. Inquiétude qui se trouve bientôt justifiée : après avoir marché un moment le long du petit cours d’eau, sinuant les derniers mètres entre deux parois hautes et rapprochées, nous aboutissons au bord d’un précipice. À la fonte des neiges, l’eau se jette ici en cascade, longeant sur une centaine de mètres une paroi totalement verticale. La pente de la descente était assez raide. Il va falloir la remonter. Mais le pire est à venir, semble−t−il ! Nous apercevons, à droite, une mer de nuages en train de monter de la vallée.
Nous sommes tout d’abord fascinés par cette masse paraissant à la fois lourde et légère, dense et délétère, mobile et statique, ce rouleau compresseur d’ouate immaculée, opaque, envahissant tout et terriblement silencieux, qui progresse à la vitesse d’un cheval au galop. Mais après un bref moment de contemplation, une réalité plutôt angoissante s’impose à nous : que deviennent deux pauvres types perdus à 2000 mètres d’altitude quand ils se retrouvent en plus plongés dans la purée de pois ? Rien de bon, c’est certain ! De fait, le temps de remonter le petit ruisseau jusqu’à l’endroit où nous venons de grignoter nos biscuits, et nous voilà enveloppés par un épais brouillard. La visibilité se trouve de suite réduite à un ou deux mètres et en seulement quelques minutes, la luminosité décroît à son tour. Il est environ cinq heures de l’après−midi, mais on se croirait le soir, après le coucher du soleil.
Nous avons grimpé jusqu’ici à l’arrache, sans suivre de sentier, et nous avons déambulé pas mal de temps sur les plates−formes. Comment faire maintenant pour retrouver notre chemin ? Il ne nous reste en tête qu’un cliché de l’endroit où nous sommes, cliché appelé à s’estomper, devenant de plus en plus vague. Dans ma mémoire, un autre brouillard envahit progressivement l’image que j’ai de la corniche et de ses nombreuses protubérances rocheuses. Je pense alors qu’au pire nous pourrions peut−être planter la tente quelque part par ici. Mais je sais bien que le site ne s’y prête pas : trop incliné, et constellé de grosses pierres et de rochers. Je regarde Fabrice, qui reste interdit. Il va nous falloir gérer un stress lancinant, parti pour s’installer dans la durée. Nous allons devoir garder notre sang−froid ; ne jamais perdre espoir ; ne jamais paniquer…
Nous nous engageons sur la corniche, montant et descendant deux plissements de terrains. Peut−être que là, à droite, on peut descendre jusqu’à la vallée… On va essayer. Nous nous lançons donc dans la descente avec précaution. Les rochers massifs qui nous surplombent s’érodent avec la pluie, le soleil et le gel, et éclatent en une myriade de morceaux de toutes tailles qui s’éboulent en dessous. Ils forment un empilement capricieux où chaque pas doit être bien senti. Soudain, comme tout à l’heure en suivant le petit torrent, nous sommes arrêtés par le vide. La pente inclinée jusque−là à 45° passe brutalement à 90°, se transformant en un à−pic qui doit être vertigineux en temps normal, mais qui demeure très impressionnant avec une visibilité autant réduite par le brouillard.
Comme nous sommes engoncés dans une gorge, nous n’avons guère le choix : il faut repartir par là où nous sommes venus. Nous remontons donc, lentement, péniblement, la longue pente recouverte d’éboulis pour continuer à tenter, nous dirigeant vers le sud, de revenir sur nos pas. Mais à quel endroit le terrain nous a−t−il permis d’accéder aux plates−formes ? Combien de ces gorges avons−nous traversé, sur combien de bourrelets rocheux sommes−nous passé avant de nous trouver face à la crête de Peyrelue ? Je ne m’en souviens plus !
Je ressens quelque chose de familier, un sentiment d’abattement que l’on peut éprouver quand on est aux prises avec un élément – la mer, la montagne – et qu’on se trouve en terrain inconnu. L’homme est naturellement amené à se fier à sa vision binoculaire et à son sens de la perspective pour calculer la proximité ou l’éloignement des choses qui l’entourent. Seulement voilà : tout est question d’habitude. Le citadin que j’ai été, accoutumé à mesurer la profondeur d’une rue, la distance entre deux bâtiments, cet homme−là se révèle bien démuni lorsqu’il se trouve placé dans un espace infini, dans une immensité comme un océan, un désert, une chaîne montagneuse. Il voit un massif, et un autre juste derrière. Il estime que le premier doit avoir une largeur de quelques centaines de mètres et que le second est tout proche, à un kilomètre tout au plus. Une fois sur les lieux, il va déchanter, s’apercevoir que le premier massif est en réalité beaucoup plus large, et qu’entre les deux se trouve une multitude de crêtes invisibles depuis l’endroit du point de vue. Parti au petit matin pour une ou deux heures de marche, il pourra s’estimer heureux s’il atteint son but avant la nuit, fourbu, vidé, rongé par le doute.
Quand l’action confine à la survie, il se peut fort que l’homme se sente perdu, désemparé. Trahi, par ses propres sens, sa fallacieuse évaluation. Trompé, par la montagne, la complexion du lieu qui l’a piégé. Cette impression d’avoir été piégé et d’être tombé – forcément bêtement – dans le panneau provoque sa colère, son ressentiment. On s’en veut, c’est naturel, de s’être fourvoyé, et on se demande ce qu’on est venu faire dans cette galère ! Dans le même temps, on sent un manteau froid nous recouvrir. C’est la mort qui nous enserre peu à peu, nous enveloppant comme le brouillard épais. Pas d’affolement ! Il faut rester zen. Ce sentiment obsédant participe du stress qu’il faut pouvoir gérer. Assumer ses choix, ne rien regretter, affronter ce qui vient, c’est ainsi que s’exprime tout le courage d’un homme. C’est là, à mon avis, un de ces détails qui font la différence entre ceux qui disparaissent et ceux qui reviennent. […]

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2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
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