Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Retrospective

Je me demande combien de temps je pourrai encore tenir, esquiver la mort qui semble embusquée à chaque recoin du décor. Combien de temps avant que les conditions nécessaires à la vie sur Terre ne disparaissent une à une, jusqu’à en interdire la possibilité ?
Je l’ignore, bien sûr. Tout ce que je sais, c’est qu’une force, une détermination sans borne remonte des profondeurs de mon être. Une détermination à résister, à vivre coûte que coûte.
Pour combien de temps encore ?
J’ai l’impression d’être comme un naufragé qui flotte sur l’océan et qui voit de temps en temps passer l’aileron d’un requin blanc. L’impression d’être encore vivant, mais pas tiré d’affaire… Je ressens aussi que le squale a toujours été là. Que je n’en étais séparé que par le fait que j’ignorais, ou plutôt que j’oubliais sa présence.
Autrefois, je me sentais protégé par les structures de la société. Je me rends compte maintenant que ce que je prenais pour une protection n’était en vérité qu’une illusion : je n’étais pas protégé, mais seulement rassuré par l’ordre social.
Rassuré… Un sentiment diffus, qui vient probablement de mon enfance. Après tout je suis né, non au sein d’une nature tout à la fois généreuse et dangereuse, mais bien au sein de la société humaine, capitaliste, républicaine et démocratique de la fin du 20èmesiècle. À cette société, mes parents appartenaient comme des moutons à un berger. Elle m’a pris en charge parce que, pareil à un agneau, je lui appartenais moi aussi. Alors, au lieu de tirer à l’arc dans la forêt, mes copains et moi étions alignés dans cette salle de classe, où nous devions apprendre les enseignements de ces maîtres et maîtresses qui se succédaient au fil des années. Et nous apprîmes. Nous sûmes ce qu’il fallait que nous sussions. Que l’homme préhistorique était obligé pour se nourrir de chasser des mammouths. Vêtu de peaux de bêtes, il avait l’air de repousser une perpétuelle précarité. Le squale qui tourne à deux mètres… Nous sûmes que l’homme de l’Antiquité a vu, après le passage par le village lacustre, l’émergence timide de la civilisation, avec la démonstration de sa puissance : murailles en pierres, armes de plus en plus sophistiquées, armées de plus en plus grandes, organisées, nombreux ustensiles, outils, objets d’art, artisanat, industrie, administrations, scribes et codes de lois. Mais aussi massacres, pillages, esclavage. Le squale qui tourne à cinq mètres… Tout le monde a appris cette progression de la société depuis la sauvagerie originelle vers toujours plus de raffinement, toujours plus d’ordre, de progrès scientifiques, industriels, mais aussi plus de progrès sociaux et politiques, plus de démocratie, plus de droits de l’homme, de la femme, de l’enfant. Une lente gestation pour accoucher, à l’ère moderne, d’un environnement plus humain, plus juste, plus sûr qu’il n’a jamais été. Le squale qui tourne plus loin… paraît−il ! Et cette conclusion qui s’imposait d’elle−même : nous avions beaucoup de chance d’appartenir à cette société évoluée où tout était mieux qu’avant, qu’ailleurs.
Je crois que c’est dans cette perception que nous avions de notre monde qu’il faut trouver la justification première de la scolarisation obligatoire. En cela, l’école a agi comme un hypnotiseur, nous suggérant une vision du monde, qui nous a rassemblés en un immense troupeau organisé par des lois et des fondements, qu’il ne serait venu à l’idée de personne – enfin, presque…– de remettre en cause.
La seconde justification de la scolarisation obligatoire est bien sûr liée au travailleur que tout enfant était sensé devenir. Ceux qui étaient issus des classes aisées, l’école leur permettait d’acquérir les compétences nécessaires à l’exercice des métiers de direction, d’encadrement et d’ingénierie. Quant aux enfants dont les parents n’avaient pas les moyens – à moins de prédispositions et d’un acharnement qui restaient somme toute très exceptionnels –, ils étaient dirigés vers des filières courtes, aboutissant à leur entrée sur le marché du travail dans des emplois demandant de faibles qualifications, en général manuelles (savoir−faire artisanaux…). Ceux−là, l’échec scolaire les amenait à se croire inférieurs. Convaincus d’avoir eu leur chance, ils acceptaient alors le fait que d’autres, plus aptes intellectuellement, occupassent des fonctions sociales leur assurant un niveau de vie supérieur, un travail moins pénible, moins salissant, plus valorisant.
En cela, l’école était garante de l’ordre dans le troupeau. Elle imprégnait les jeunes cerveaux pour la vie entière, et les canalisait au gré des besoins de la société, et d’une politique de l’hérédité soigneusement camouflée.
C’est bizarre, ce que l’on peut ressentir en face de telles pensées. Comme le disait le groupe Iam à propos du côté obscur de la Force, c’est à la fois grandiose et lugubre. Mettre en œuvre un tel système, c’est du pur génie, mais dans le même temps la chose la plus sinistre qui soit…
Est−ce que quelqu’un a cogité cette politique, est−ce un complot qui l’a mise en place ? Je ne le crois pas. Comme la fourmi, guerrière impitoyable ou industrieuse ouvrière ultra spécialisée, notre signification en tant qu’individu est dérisoire. Notre labeur ne nous sert pas personnellement, mais sert l’ensemble. Comme les cellules différenciées d’un organisme, nous travaillons pour son bénéfice propre, pour des contingences qui nous dépassent. L’organisme nous nourrit par ses circuits vasculaires. Si nous ne sommes pas conformes, il nous détruit. Quand nous disparaissons, il nous remplace par d’autres. L’humanité est un organisme immense, déjà âgé de plusieurs millions d’années. Le choix de ses orientations n’appartient pas à un homme, ni même à plusieurs. Ce choix nous échappe, quoique puissent en penser les adeptes de la théorie du complot ou, à leurs antipodes, les lobbies, les think tanks, les groupes de pressions et synergies de tous poils.
L’humanité ressemble à une énorme boule dévalant une pente de plus en plus raide. Les comploteurs font mine de la pousser vers le bas, là où sont leurs intérêts ; de dégager quelque caillou pour faciliter imperceptiblement son déplacement. Les autres, à défaut de pouvoir la stopper, voudraient infléchir sa trajectoire. Misérables matérialistes ou minuscules utopistes ! Tous autant que nous sommes, nous ne faisons qu’être les témoins d’une infime portion de sa course folle, de sa chute titanesque… À l’heure actuelle, on peut même ajouter : de son éclatement au fond du précipice ! […]



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2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
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