Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Traqué

Je pense à ma situation : m’a-t-on suivi ? Je jette un coup d’œil en arrière, mais je ne vois personne. Au loin, la même vision qu’hier d’un mur de verdure, la forêt, comme une barrière le long de l’horizon. En avant, un paysage de collines essentiellement remplies de buissons, quelques arbustes rabougris par-ci par-là, et des dunes de pur sable blanc qui scintillent sous les rayons solaires. J’évite autant que possible de marcher sur ces surfaces où je laisserais des traces, même si je tentais de les épousseter. En effet, elles alternent constamment avec un sol recouvert de mousse sèche et d’un enchevêtrement végétal formé par une plante dont j’ignore le nom. Elle est sèche en apparence, mais pourtant bien verte, et même fleurie. Elle laisse échapper au contact une abondante poussière, probablement du pollen… Elle est parfaitement adaptée à la chaleur ainsi qu’à la sécheresse et constitue une trame ininterrompue, un tapis qui se dispute l’espace avec la mousse et qui, à mon avis, finira par l’emporter. Malgré son aspect, elle est aussi souple que la mousse et ne conserve pas les empreintes de pas. Je traverse donc la zone des collines en essayant de marcher au maximum sur le tapis végétal, sautant par-dessus les sentes sablonneuses qui quadrillent le sol. Mais malgré toutes les précautions que je peux prendre, je me méfie encore des paramilitaires qui ont, par pure vengeance, suivis les traces des deux fugitifs pendant trois jours…Je prends mes jumelles dans la poche haute de mon sac, passe la sangle de l’étui autour de mon cou. Puis j’observe attentivement la moindre parcelle de terrain se trouvant au sud de ma position. Je ne distingue rien de particulier de prime abord, mais le léger tremblement de mes bras m’empêche de voir précisément. Je m’allonge, donc, les coudes calés au sol et continue mon investigation. Rien… Tout va bien, on dirait. Je me redresse, prêt à ranger les jumelles dans leur étui, quand un doute subit m’envahit. C’est une impression très courte, un instantané en quelque sorte, qui reste gravé sur ma rétine : j’ai la sensation d’avoir aperçu, au moment où je décollai les yeux des oculaires, un éclair, comme un reflet lointain. Mais je ne suis sûr de rien. C’était une perception à la périphérie du champ visuel. Serait-ce mes poursuivants ? Je reprends la pose en me focalisant sur l’endroit d’où semblait provenir le reflet. Je tourne la molette pour régler la netteté sur la distance la plus éloignée. Je ne vois rien, mais je reste en position, fixant sans relâche les crêtes des lointaines éminences sableuses. Soudain je retiens mon souffle : je vois des fourmis apparaître lentement, accédant l’une après l’autre au sommet d’une colline. Ce sont eux ! Les miliciens me suivent… Mais comment ont-ils pu ? Je sens une énorme montée d’adrénaline. Ils sont encore très loin de moi mais maintenant j’en suis sûr : ils sont à mes trousses… Ils m’ont peut-être repéré depuis un poste d’observation élevé, à l’aide de jumelles très puissantes. Je n’ai pas de temps à perdre ! Je hisse mon sac sur mes épaules, j’attrape le fusil et me remets en route, en regardant régulièrement en arrière et en constatant la progression de mes poursuivants : ils se rapprochent petit à petit. Je réalise subitement que le vent qui me frôle porte mon odeur dans leur direction. Le poivre a dû se dissiper et le chien flaire certainement ma position. Je sors le sachet dans lequel ne subsiste plus qu’un fond d’épice en poudre. Je verse un peu d’eau à l’intérieur et imbibe quelques parties de mes vêtements de cette solution piquante. Je repars en me dirigeant vers l’ouest cette fois-ci. Je longe le fond sableux d’une petite dépression entre deux collines parallèles puis, voulant rester en contrebas, j’évolue en zigzags, contournant des buttes mais en maintenant le cap à l’ouest. Après avoir sinué ainsi durant plus de trois quarts d’heure, je monte prudemment au sommet d’une haute colline. J’effectue les derniers mètres en rampant, et sors mes jumelles à nouveau pour essayer de localiser les miliciens. J’espère qu’ils ont continué tout droit vers le nord… Je balaie l’horizon sans voir âme qui vive. Je regarde ensuite dans mon sillage, en rectifiant la netteté à l’aide de la molette au fur et à mesure de mon travelling. Mais je ne vois personne non plus. Je ne suis pas rassuré pour autant : le fait de cheminer au bas des pentes m’a certes permis d’être invisible de loin, mais il confère exactement le même avantage aux poursuivants s’ils remontent fidèlement ma trace ! Car je ne peux voir de mon propre parcours que les cent derniers mètres. Je jette un ultime regard vers le nord. Je ne vois toujours rien. L’inquiétude me gagne. Je décide de me remettre à marcher vers l’ouest, mais en avançant tout droit. Si leur maudit chien arrive à flairer ma trace, ils seront obligés d’émerger régulièrement aux sommets des collines, et alors, je saurai… Je monte et descends en courant presque, me retournant à chaque crête. Après quinze à vingt minutes, mon sang se glace : je suis pratiquement arrivé en haut d’une pente quand je les vois. Je me fige et, le cœur battant, j’amène les jumelles au contact de mes yeux. Ils sont quatre, précédés par le bosseron qui tire sur la laisse. Le poivre n’a pas l’air de l’avoir gêné. Peut-être était-il éventé, ou bien n’en ai-je pas mis assez… Je comprends pourquoi ils gagnent du terrain sur moi : ils n’ont pas de sacs sur le dos, juste des gilets d’assaut. Ils ont dû laisser deux gars en retrait avec leurs sacs, pendant que les autres vont en trottinant gaiement fondre tout droit sur moi ! Affolé, je redescends et pose mon sac au bas du talus. Ils ne sont plus qu’à quelques centaines de mètres. À l’allure où ils avancent, ils seront là dans cinq minutes, dix au maximum ! Je dois réfléchir très vite, élaborer une stratégie…



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2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
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