Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Vers le Chaos

Il faut dire que notre petite soirée était pour le moins compromise. Ni Pascal ni moi n’avions la moindre envie de retourner à la Victoire. Il a appelé un de ses copains qui vivait seul dans une échoppe. Celui−ci nous invita à prendre un verre chez lui. Nous tassant à cinq dans une petite voiture, nous voici donc en route vers le quartier des Chartrons, loin du centre et de l’agitation.
Philippe était sympathique. Ce grand dadais blond, à l’allure débonnaire avec ses lunettes rondes, ressemblait à John Lennon. Il était étudiant en sociologie et, apprenant notre mésaventure, se lança dans un exposé sur le sujet. Car, hormis les sciences sociales, il était féru de géopolitique, lisant des ouvrages pointus et s’étant abonné à Courrier International et au Monde Diplomatique.
À son avis, le monde était confronté à une crise dont on ne mesurait pas bien l’envergure : le changement climatique avait rendu critique la situation de populations entières. Si l’on avait pensé, au début de ce millénaire, que le terme d’éco−réfugiés ne désignerait jusqu’à la fin du 21ème siècle que les infortunés habitants des atolls plats et de quelques zones côtières basses, on était alors obligé d’admettre que l’on avait considérablement sous−estimé les facteurs climatiques et leurs conséquences.
La sécheresse et les canicules successives étaient en train de générer des déplacements de plus en plus importants de peuples du sud de l’Europe (Espagne, Portugal, Italie du sud, Grèce…). Tous ces gens, vivant dans des pays ravagés à la fois par les flammes et, paradoxalement, par des averses aussi rares que phénoménales provoquant inondations et coulées de boues dévastatrices, où les sols compactés, desséchés, ne donnaient plus aucune récolte, tous ces gens, inquiets pour leur survie, venaient donc chercher refuge dans les pays du nord, où la situation même si elle était un peu meilleure, n’avait toutefois rien d’idyllique non plus.
« Ces vagues migratoires, nous disait Philippe, ne sont certes pas encore d’une trop grande ampleur, mais elles sont les prémices d’une émigration massive qui ne tardera pas à poser des problèmes aigus… »
Car les Espagnols, en franchissant les Pyrénées, amenaient dans leurs bagages leurs maladies sociales. Telle cette invasion de gangs Latino−américains qui avaient gangrené la péninsule ibérique et qui prenaient à présent une part active à la grande délinquance dans tout le sud de la France et qui s’étendaient inexorablement vers le nord. Ils entraient alors naturellement en conflit avec d’autres mafias qui, à l’instar des ronces, envahissaient, lentement mais sûrement, tout l’espace…
La mafia africaine, tout d’abord, qui se constituait sur le terreau d’une immigration que l’on ne parvenait pas à stopper, tant le désarroi de ces populations était intense. Soif, faim, maladies, guerres… Issus d’un monde où la vie d’un homme ne pèse rien, leur expérience les prédisposait à des comportements violents. Et puis, arrivés en France, qu’ils fussent régularisés où qu’ils demeurassent clandestins, ils ne faisaient pas l’objet d’une prise en charge adaptée. Regroupés dans des squats ou des cités dominées par la délinquance, les Africains devaient, comme en Afrique, appliquer l’article 15 : "Système D, magouilles, si tu veux vivre, tu te débrouilles". Les plus chanceux des sans−papiers travaillaient au noir. Les autres, le crime leur tendait les bras. De la petite délinquance au crime organisé, ils occupaient tout le terrain. Il ne s’agissait pas d’une mafia stricto−sensu. Il n’y avait pas une structure pyramidale aboutissant à une tête unique, mais plutôt une multitude de cellules autonomes. L’ouverture des frontières au sein de l’Europe et l’adhésion des pays de l’Est ex−soviétiques avait également amené en France des vagues de migrants à la recherche d’un Eldorado et qui finissaient leur course dans des bidonvilles, des campements de fortune et autres squats. Ces pauvres gens, ne parlant même pas la langue, étaient laissés pour compte. Mendicité, prostitution, le pas vers le crime était ténu. Il fut vite franchi.
Peu à peu, le territoire urbain divisé en quartiers était quadrillé par les mafias qui accompagnaient chaque ethnie dans sa migration. Mafias russes, slaves, chinoises, turque, albanaise… Elles chapeautaient la délinquance, le grand banditisme et étaient à l’origine de tous les trafics – armes, drogues ou êtres humains : femmes, voire fillettes enlevées pour être prostituées ou bien individus, familles piégés afin d’alimenter le travail clandestin, c’est−à−dire l’esclavage. Drainant vers lui des armées de miséreux, le crime organisé commençait à prendre, non seulement en France mais un peu partout dans le monde, des proportions effrayantes. Car sa prolifération entraînait celle des armes, donc une insécurité croissante.
Les gangs de Latinos avaient à la fois la force de frappe d’une mafia et la visibilité des bandes de jeunes désœuvrés qui traficotaient dans les entrées d’immeubles ou sur les places des grandes villes. Ils avaient la côte parmi les jeunes hispaniques et recrutaient des gamins de huit ans. À l’âge adulte, ils étaient devenus des soldats, considérant le gang comme leur seule vraie famille. Fourmis guerrières, tueurs sans états d’âme, ils avaient tous sur les mains le sang d’un frère, d’un cousin, d’un ami qui avait trahi le gang, donné quelqu’un à la police ou gardé pour lui un quelconque butin.
Or ces gangs arrivaient en France et leur arrivée coïncidait avec un pic d’immigration le plus important de tous les temps. D’après Philippe, il ne fallait pas s’attendre à voir la courbe s’inverser. En effet, depuis plusieurs années, les aléas climatiques avaient provoqué des récoltes désastreuses. Soit la canicule brûlait les cultures, soit elles moisissaient du fait d’une humidité élevée conjuguée à une atmosphère chaude. Même les grandes plaines russes, considérées autrefois comme des greniers à céréales, ne produisaient plus rien. Le prix des denrées alimentaires, animales ou végétales, grimpait constamment. D’ailleurs, tous les prix grimpaient, car en plus des cultures, une autre denrée indispensable se raréfiait aussi : le pétrole. La Chine et l’Inde, avec leur croissance à deux chiffres, ne se contentaient pas d’accueillir sur leurs sols les unités de conception et de fabrication des industries du marché mondial, transformant l’occident en un gigantesque parc de chômeurs. Ils étaient, pour leur croissance, entièrement dépendants de la fourniture en huile fossile. De ce fait, la demande globale augmentait de façon exponentielle, tandis que les réserves baissaient inexorablement. La surestimation de ces réserves apparaissait petit à petit et étant donné que bon nombre de puits restants se révélaient être d’une exploitation coûteuse, le prix des carburants et des autres produits pétroliers suivaient dans la foulée une courbe ascendante. Finalement, si l’économie des pays émergents tirait provisoirement son épingle du jeu, le reste du monde pâtissait de l’addition de ces paramètres. Si l’on considérait le facteur démographique en plus, on pouvait être d’accord avec le pessimisme de Philippe : rien n’allait s’arranger dans le futur. Et sa théorie allait, malheureusement, s’avérer exacte.
En attendant, nous vivions selon lui une période charnière, une sorte de temps lourd précédant un orage. Bien sûr, cette vision très sombre ne correspondait pas du tout à l’état d’esprit que j’avais eu ces dernières années. À peine débarqué de mon petit coin tranquille, ma bulle douillette venait d’exploser. Je fus alors en contact avec l’air ambiant, bouillant, électrique. […]

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2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
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