Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Victimes civiles

Pour Philippe, il n’y avait pas d’alternative : le monde courait à la catastrophe, à la guerre, à la destruction.
« M’enfin ! Amaury, on est là, dans une pièce, assis sur trente−six barils, avec une grosse flaque d’essence à nos pieds… Il ne manque plus qu’une étincelle et : Boum !
« Et s’il n’y a pas d’étincelle ?
« Il s’en produira une, c’est forcé. Il n’y a que deux inconnues dans ce système d’équations. La première, c’est l’instant exact où se produira l’étincelle.
« Et la seconde ?
« Hé bien, c’est le point de départ et la trajectoire du feu. Est−ce que c’est le baril de gauche ou celui de droite qui explosera le premier ? Ou peut−être que tout partira de la flaque d’essence ? »
Au début, j’essayais de contrer son hypothèse. J’en discutai avec mes copains étudiants et quand j’avais trouvé un argument qui me paraissait tenir la route, je le lui proposais la fois suivante. Comme ce jour où il était parti sur les chapeaux de roues :
« Quoi, les pouvoirs en place ?
« Oui, il me semble que toute ton analyse repose sur des informations que les gouvernants des pays influents doivent nécessairement détenir…
« Et alors ?
« Hé bien, comment pourraient−ils laisser le monde tomber dans le chaos ? Enfin, ce n’est pas leur intérêt… Non, d’après moi, ils doivent déjà être en train d’agir pour amortir le choc dû au dérèglement climatique, pour inverser le processus…
« Mon pauvre ami, tu es bien naïf ! écoute : on prend tous le train en marche, et les gouvernants aussi. Crois−moi : ils se partagent les commandes d’un système qui avance sur des rails. Autrement dit, il n’y a pas de marge de manœuvre.
« Il y a bien des aiguillages ! » Ma remarque le fit sourire.
« Ce monde a une logique, un sens, une direction. Si tu considères la trajectoire de l’Humanité depuis ses origines, tu t’en rendras vite compte. Qu’est−ce qui caractérise le mieux l’Humanité, d’après toi ? L’intelligence ? L’écriture, la science, l’abstraction ? La foi en Dieu ? Le rire ? … Non : ce qui à mon sens caractérise le mieux les hommes, c’est l’agression ! Les hommes ont toujours agressé leur environnement. Ils ont agressé la flore, les arbres qu’ils ont déracinés. Ils ont déforesté la Terre pour cultiver leurs légumes et faire paître leurs troupeaux. Ils ont agressé la faune, tous leurs concurrents animaux, de la limace aux lions, en passant par les renards et les loups. Et ils s’agressent entre eux. Le monde dans lequel nous vivons est un équilibre de l’agression. Derrière des frontières délimitant des territoires, des armées pointent leurs canons vers l’extérieur afin de prévenir toute intrusion agressive. Car tout le monde le sait, s’il y a une faille quelque part, si un territoire n’est pas assez bien défendu par rapport aux ressources qu’il renferme, alors tôt ou tard, il sera agressé, envahi et contrôlé, et il faudra changer la carte… » Je ne comprenais pas où il voulait en venir. Vexé qu’il m’ait qualifié de naïf, je m’énervai :
« Je ne vois pas le rapport avec la marge de manœuvre des dirigeants !
« Attends ! J’y arrive ! Parce que l’équilibre de l’agression est tout sauf stable, il a toujours fallu innover dans l’armement, surenchérir. Normalement, à la suite de plusieurs pactes de désarmement signés après la guerre froide, les Etats−Unis et la Russie s’étaient engagés à réduire le nombre des têtes nucléaires déployées par chacune de ces deux puissances, nombre devant tomber de quelque chose comme 10000 à 2500. Tu te rends compte ? 2500 ogives chacun, prêtes à partir, et ceci à la condition qu’ils aient vraiment respecté leur contrat. Imagine, avec les autres états comme la France, la Chine, le Royaume Unis, Israël, le Pakistan ou l’Inde, qui possèdent l’arme atomique, imagine donc l’arsenal gigantesque pointé sur chaque recoin de la planète. Imagine les flottes de guerre, navales, aériennes, les blindés, les chars, les mines, tout l’armement qui sort des usines de chaque pays de la terre. Si tu es élu président demain, qu’est−ce que tu découvriras ? Juste un paquet de soldats qui se tiennent en joue les uns les autres. Et tu veux aller expliquer à ces types−là qu’il faut baisser les flingues et se tenir main dans la main pour la planète, le développement durable et tous ces trucs ? Ils vont te dire : "Okay, garçon ! Pose ton arme d’abord, on verra ensuite…" Mais tu ne la poseras pas, ton arme, parce que dans ce jeu−là, si tu baisses ta garde, tu es mort ! Les bonnes résolutions, Kyoto, tous ces colloques internationaux, l’ONU et tout, ce n’est que de la poudre aux yeux, autant dire un jeu à la con. Ils disent : "Bon, à trois, tout le monde plonge. Un, deux, trois…" et ils se regardent tous ! Personne n’a sauté. Note bien : ils voudraient tous sauter, mais personne ne veut être le premier. Du coup, il ne se passe rien… Et elle est où, là, ta liberté de manœuvre ? »
Il s’arrêta pour allumer un stick. Je réfléchissais à ce qu’il m’avait dit. Il venait encore une fois de casser mon argument. Avec Kyoto, il marquait un point. Les gouvernants savaient déjà depuis très longtemps, mais rien n’avait jamais pu aboutir, aucune décision ne pouvait être prise. On incriminait alors l’incurie des décideurs politiques que l’on attribuait à la puissance machiavélique de l’économie, des lobbies de l’énergie et de l’industrie. Mais il est sans doute vrai que le facteur militaire joua aussi un rôle majeur dans la paralysie de la société vis−à−vis du réchauffement climatique.
Une autre discussion que j’eus avec Philippe me marqua particulièrement. Nous parlions des guerres horribles de la fin du 20ième et du début du 21ième siècle. Il y avait eu la guerre des Balkans – Croatie, Bosnie, Kosovo –, le génocide rwandais, la Tchétchénie, le Darfour. Le dénominateur commun de ces guerres était le massacre de populations civiles à grande échelle. C’était des guerres à caractère ethnique, visant à chasser ou à anéantir un peuple d’un territoire donné.
« Tous ces gens, pris dans les filets de la guerre et massacrés par familles entières, auraient pu éviter de finir comme ça…
« Qu’est−ce que tu veux dire par là ?
« Hé bien, j’ai lu plein de bouquins sur ces guerres. Je te les passerai, tu verras : il y a un schéma qui se reproduit systématiquement, un comportement identique de ces populations.
D’abord, tout le monde sait. Les évènements ne prennent personne par surprise. Au Rwanda, les gens faisaient des cauchemars un mois avant le début des massacres. Comme dans tous les conflits, la situation s’était tendue graduellement jusqu’à atteindre un paroxysme. Bien sûr, dans ce genre de cas, la vague qui rompt les digues et engloutit tout sur son passage n’est pas un phénomène spontané. C’est plutôt la dernière d’une longue série. Cette récurrence de la crise devrait avertir les gens et les inciter à fuir hors de la zone menacée. Mais paradoxalement, c’est l’inverse qui se produit : la répétition les engourdit en quelque sorte, elle les accoutume à la situation de crise. Alors, quand survient la nième vague, ils se disent : "C’est comme d’habitude… On a survécu jusque−là… Attendons de voir…"
Pourtant en général, tout le monde sent la tension. De très nombreuses personnes ont un affreux pressentiment, elles ont l’intuition de ce qui va arriver. Mais pour une infime partie d’entre elles seulement, elle devient obsessionnelle et les pousse à s’exiler. Tous les autres restent sur place.
« Mais pourquoi ? S’ils sentent venir la catastrophe…
« Parce qu’ils n’en sont pas absolument sûrs ! Mets−toi à leur place : pense un instant que quelque chose de grave se trame ici, autour de nous. Est−ce que tu partirais en exode vers je ne sais où, comme ça, sur un coup de tête ? Non ! Tu en parlerais avec les gens que tu connais. Ils seraient tous inquiets, bien sûr, mais tu remarquerais que tout le monde attend. Alors tu réfléchirais. Tu te dirais : "Ici, j’ai un toit, je sais où dormir, où m’abriter. J’y ai toutes mes affaires. J’ai un boulot, je sais où me procurer de l’argent, de la nourriture, de l’eau… Tandis que si je pars, où irai−je ? Comment vivrai−je ? Et puis, si je me trompais ! S’il s’avérait que tous les signes avant−coureurs ne débouchent pas sur une crise…" Imagine que de surcroît tu aies une femme, des enfants, que de ta décision dépende le sort d’une famille. Alors tu ferais certainement comme tous ces gens. Tu attendrais de voir.
« Et après, bien sûr, il est trop tard !
« Pas nécessairement, mais le problème, c’est que même une fois le conflit entamé, le dilemme persiste. Je me suis rendu compte que dans toutes ces guerres, des rescapés arrivaient dans les camps de réfugiés en racontant la même histoire : des chars, des blindés déboulant dans leur village et commençant à tuer les habitants. C’est à ce moment−là, et pas avant, que tout le monde s’enfuyait ! Les gens attendent chez eux, parce qu’en dehors de leur circuit routinier, ils ne savent pas comment survivre… »
Je me rappelle effectivement lui avoir emprunté ce jour−là plusieurs livres écrits par des journalistes d’investigations ou des reporters de guerre, émaillés de témoignages. Je dus me rendre à l’évidence : Philippe avait dit vrai. Dans un de ces ouvrages, l’auteure rapportait, sous forme de journal, les interventions d’une équipe de Médecins sans frontières en territoire kosovar, au plus fort de la guerre des Balkans. Ils se rendaient, à partir des indications données par des rescapés ou des gens du voisinage, à la rencontre de groupes de civils cachés dans le maquis ou dans un petit bois, après avoir fui collectivement leur village ravagé par les militaires ou la milice serbes. Et en effet, le même scénario se répétait sans cesse tout au long du livre : après le massacre et le pillage du village dévasté, les Serbes s’en allaient, non sans laisser derrière eux un ou deux snipers sur les lieux. Ceux des habitants qui avaient pu fuir se retrouvaient, après des heures d’errance, dans une situation des plus précaires. Contraints d’établir un campement pour la nuit, obligés de s’occuper d’enfants en bas âges comme de vieillards, ils devaient faire face à un terrible constat : ils n’avaient pu rien prendre dans la précipitation du départ.
Quand l’équipe de travailleurs humanitaires les retrouvait, il y avait déjà eu des morts et des malades. Sans nourriture, sans eau, sans même une bâche pour s’abriter, les enfants et les vieux attrapaient froids et mouraient des suites d’un simple rhume. Les hommes, retournés de nuit dans le village pour y dénicher des vivres avaient été pris pour cibles par des snipers qui en avaient abattu un ou deux. Les autres étaient revenus les mains vides. L’équipe soignante leur remettait quelques boites de médicaments, des couvertures de survie, puis repartait. Lorsqu’elle revenait sur les lieux, une semaine ou quinze jours après, les gens avaient disparu.
J’avais ensuite lu des ouvrages se rapportant à la Tchétchénie. J’étais sidéré de constater que, dans ces pays en guerre, les gens n’anticipaient absolument pas les évènements dramatiques dans lesquels ils pouvaient se trouver mêlés. Car on peut comprendre que quelqu’un répugne à abandonner la sécurité d’un logement pour se jeter sur les routes et devoir s’orienter au milieu des combats. Mais attendre que les détonations soient toutes proches, que les voisins affolés passent en courant, hurlant sous sa fenêtre : "Ils sont là ! Ils tuent tout le monde ! " pour les suivre dans une fuite éperdue et improvisée, ça me semblait incroyable. Et c’était pourtant la réaction la plus ordinaire que l’on pouvait observer.
En y réfléchissant, je dus m’avouer que je ne serais sûrement pas mieux loti en cas de guerre ou de catastrophe. Après tout, personne ne nous avait enseigné de réflexes, de techniques, de savoir−faire en dehors de ceux dont nous nous servions dans notre quotidien. Cette prise de conscience m’alarma et je fus assailli par une angoisse tenace, par la peur irrationnelle de me réveiller soudain dans une ville devenue, telle Grosny, un théâtre d’affrontements, elle−même cernée par une campagne infestée de groupes armés hyper hostiles. […]

↑ haut
2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
Plan du site     Contact     Liens