Emmanuel Kold

Il est de coutume pour un auteur ou un éditeur de laisser découvrir au futur lecteur les premières pages du livre, voire le premier chapître.
Le premier chapître de 2020-2030, "Rêverie au bord du lac", permet de pénétrer de plain-pied dans l’ambiance de la survie ordinaire. Néanmoins, il ne rend pas compte de la multiplicité des thèmes abordés tout au long des chroniques.
Voici donc une liste de thèmes ouvrant sur des passages divers de ce premier tome, où le narrateur − tantôt Florian, tantôt Amaury − livre au lecteur ses doutes, ou au contraire ses certitudes, son émotion, ses souvenirs ou bien encore les détails d’une aventure au fur et à mesure de son déroulement.

Vortex

Voici la cabane, perchée sur une colline à flanc de montagne. Nous traversons la plaine, au sol gorgé d’humidité, en calculant nos pas pour éviter de nous enfoncer dans la boue qui se cache sous le tapis vert. À notre droite, en direction du col, l’eau en suintant a rempli deux immenses flaques qui ressemblent à des étangs. À l’aller, il n’y avait ici que de l’herbe. Nous arrivons au pied du contrefort de ce versant qui s’élève, de plus en plus escarpé, jusqu’au pic de Peyrelue, à 2441 mètres d’altitude. De l’eau s’écoule dans le chemin boueux. Je commence à grimper la colline, marchant tout droit dans l’herbe. Fabrice me suit d’un bon pas. Je le sens pressé. J’accélère à mon tour. Chargés comme des mules, tirant sur nos forces, nous nous lançons dans une joyeuse compétition vers le sommet du mamelon, vers la cabane, vers le repos… C’est presque côte à côte, riant de bon cœur, que nous accédons à des terrasses disparates. Devant nous se dressent des enclos métalliques. Mais, contrairement à la vallée d’Aspe d’où nous arrivons, ici il n’y a pas d’animaux. Comme l’autre cabane, celle−ci a l’air déserte. Nous nous en approchons lentement, observant les ouvertures et les divers objets épars à l’extérieur. Par précaution, nous armons nos fusils, prêts à toute éventualité. Tout à coup, un mouvement sur le côté gauche capte mon attention. Je tourne la tête et c’est alors que je les vois : Deux vautours, qui battent des ailes et semblent tirer des lambeaux de chair d’une carcasse. Ils étaient jusque−là soustraits à nos regards, car ils sont placés dans un creux, une terrasse plus basse située à une soixantaine de mètres de nous. Je lève la tête et, me protégeant les yeux du soleil, je distingue, très haut dans le ciel, trois autres vautours qui planent en cercle au−dessus de nous. Je reste planté là, hésitant, sentant monter en moi une sorte de gêne, d’appréhension, tandis que Fabrice, dont la priorité est plutôt de savoir au plus vite s’il va être possible ou non de nous abriter ici, s’est vite retourné et continue d’avancer vers la maison. Pour ma part, je suis fasciné par ces rapaces. Il est vrai que je n’en ai encore jamais vu d’aussi près. Mais la raison n’est pas là : nous ne sommes pas en temps de paix et c’est peut−être un être humain que les charognards sont en train de dépiauter. Il faut que j’en aie le cœur net. Je laisse mon sac sur l’herbe, appuyé contre une grosse pierre et, libéré de ma charge, je trottine vers le lieu des agapes. En approchant, je constate qu’il y a en fait deux vautours de plus, et mon intuition se concrétise : j’aperçois une paire de jambes, puis deux… Pour finir, je me retrouve devant un charnier. Une dizaine de corps sans vie affalés sur le sol.
Mon premier réflexe est de chasser les vautours, et pour cela d’utiliser mon arme. Mais je me reprends immédiatement. Je ne vais tout de même pas tirer sur des vautours à la Kalach ! Je fais un tour d’horizon et mes yeux se posent sur un élément de clôture posé sur le sol, une barre cylindrique faite d’un alliage de métal léger mais solide. Je m’en saisis et me jette sur les rapaces en balayant l’air vigoureusement avec le tube qui siffle, menaçant. C’est juste suffisant pour les faire reculer de quelques pas. Deux d’entre eux, sans conteste furieux d’être ainsi contraints d’abandonner leur repas, m’invectivent vertement. Je poursuis le plus proche en courant et d’un geste violent, je lui décoche un coup de barre sur le thorax qui produit un bruit sec. Je pense l’avoir blessé mais il bat des ailes puis s’envole, suivi par les trois autres, impressionnés par l’action. Prudents, mais pas démissionnaires, ils se posent à une dizaine de mètres seulement, et les plus hardis commencent déjà à se rapprocher en sautillant. Prenant de l’élan, je jette la barre vers eux de toutes mes forces. Elle tournoie en vrombissant et atterrit entre deux volatiles.
Je me rends compte que mes derniers actes étaient quasiment hystériques. Essoufflé, le cœur battant, je reprends peu à peu mes esprits. Mon regard se détache des vautours. Glissant en arrière sur une pente, il effectue l’inéluctable travelling qui me ramène à la réalité. Et ici, en ce moment, la réalité, ce sont des grands−parents, des parents, des enfants, une ou deux familles de réfugiés africains massacrés, à l’arme blanche, au fusil. Un vrai carnage. À l’instant précis où je réalise que je me tiens sur de l’herbe rouge, une fillette égorgée à mes pieds, j’entends un grand Bang ! C’est une énorme déflagration, un avion qui passe le mur du son à quelques mètres de mes oreilles. Interloqué, je me tourne vers Fabrice, juste à temps pour le voir pénétrer dans la maison comme si de rien n’était. Je comprends qu’il n’a rien entendu. L’explosion était uniquement pour moi. Elle a existé uniquement en moi. Elle a changé ma perception des choses. Tout paraît plus brillant, chatoyant, étincelant d’une lumière qui palpite. Même ma façon d’appréhender le temps qui passe a changé. C’est très étrange : il s’écoule normalement, mais j’ai une sensation de ralenti, ou bien d’amorti, d’écho temporel, je ne sais au juste comment l’exprimer. Et puis, au lieu de souffrir d’acouphène, d’être assailli par un sifflement strident, bref : d’être rendu momentanément sourd par la puissance du son, c’est le contraire qui m’arrive ! J’entends mille et un bruits, comme si mon acuité auditive était soudain décuplée. Subjugué par ce raz−de−marée sensoriel, j’ai perdu le contact avec mon corps. J’ai l’impression de flotter, d’être réduit à une fonction de caméra, d’enregistrement audiovisuel.
J’ai déjà vécu ce grand Bang et le décalage perceptif qui s’ensuit à deux reprises auparavant. À chaque fois, cela a donné lieu à un bouleversement dans ma vie. Cette fois encore, je ressens qu’une goutte de trop vient de tomber, que le vase va déborder, se fissurer, que ses parois vont rompre et, tel un barrage s’effondrant, relâcher des eaux bouillonnantes qui vont tout dévaster sur leur passage. En ce moment, ma conscience ne contrôle plus rien. Elle se borne à être témoin du phénomène déclenché par l’indicible horreur de cette scène de guerre pourtant si ordinaire. Peut−être est−ce cette banalité qui est désespérante. Je ne sais pas, je ne suis pas en mesure de réfléchir. Mon esprit est aspiré dans un vortex et ramené plusieurs années en arrière, comme lorsque, la mort nous effleurant, l’on voit sa vie défiler devant soi. […]

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2020−2030 Chroniques de la survie ordinaire © février 2008
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